
Expédition à bord d’une pirogue dans cette zone maritime frontalière sensible de la région du Sud-Ouest du Cameroun, souvent en proie aux attaques de pirates et évènements de tout genre. Récit.
La météo est capricieuse. Le ciel, nuageux depuis l’aurore, vient d’ouvrir ses outres. De grosses gouttes de pluie arrosent la ville de Limbé. Le déplacement pour Idenau ne sera pas une équation facile ce jeudi 14 mai 2026. Il est 11 h. La soif de l’aventure est bien plus forte. Sur le chemin, le brouillard et les nids de poule ralentissent l’avancée du véhicule. 1h30 min plus tard, la ville côtière de Idenau dans la région du Sud-Ouest, nous ouvre ses bras. La pluie n’a pas cessé pour autant. Il faut attendre avant d’embarquer. Dans un bistrot près du quai, des militaires du 22ème Bataillon de fusiliers marins (Bafumar) sont impatients. Ils accusent un peu de retard dans leur mission. Et voici que dame pluie apaise sa colère. Les sacs et autres paquetages sont bien emballés dans des plastiques vendus sur le rivage. Les passagers sont tous équipés de gilets de sauvetage. L’embarquement dans un hors-bord (pirogue à moteur) se fait à 14h07.
Le reporter et les militaires du Bafumar prennent place dans la pirogue en bois. Eric Njanga en est à son premier voyage sur ce chenal. Ce natif de la côte s’y est engagé après moults réticences. Pour cause, les épisodes d’insécurité rapportés dans la région n’encouragent pas à tenter l’expérience. Mais l’appel de l’eau surplombe. La barque navigue en direction de Mundemba, dans le département du Ndian. La marée est haute. Très haute. La mer, très agitée. Bientôt, un passager habitué de la traversée s’inquiète : «Quand j’entends le bruit du moteur-là, la pirogue ne va pas arriver. Ne pars pas nous abandonner en haute mer », lance à haute voix le passager, au bord des nerfs. Pour Eric, c’est un signe. « C’est un signe qui veut que nous ne continuons pas notre voyage et qu’on le repousse pour plus tard. Oui parce qu’à un moment de la vie, il faut chercher à interpréter des signes », lâche-t-il.

Les autres occupants sont plutôt confiants. Au bout de quinze minutes de navigation, ils se ravisent. Le pilote se résout à regagner la rive. Ici, il ouvre sa boîte motrice et l’inspecte minutieusement. Il pense avoir décelé le problème. Il faut remplacer la bougie. C’est fait. Avant d’aller affronter à nouveau la mer déchainée, un petit test de contrôle s’impose. La pirogue, et ses quatorze occupants, se déploie près du rivage. Le pilote évalue. Tout semble Ok. A 14h45, le cap est remis sur Mundemba. Le vrombissement du moteur a changé. Il est moins lourd. Le Hors-bord, plus léger, fend les vagues. Il semble avoir atteint sa vitesse de croisière. « Vous voyez ? J’avais raison », se targue le passager qui a lancé l’alerte plus tôt.
La mer se déchaine
Les vagues se déchaînent de plus en plus en haute mer. Le vent sert en plus de moteur pour envenimer la situation. La pirogue tangue. Sa coque monte sur une pente de vague comme si elle gravissait une montagne. Du sommet, elle bascule soudainement dans un creux profond. Le bruit du contact avec les masses d’eau est similaire au craquement des branches d’un gros arbre en forêt. Les passagers sont aspergés. L’eau de la mer se déverse sur les visages, le torse, les pieds. Des gouttes se posent sur les lèvres et se faufilent vers la bouche, dévoilant la salinité de l’eau de mer. Dame pluie, elle, a repris de plus belle. Les imperméables achetés sur le rivage à Idenau s’avèrent utiles. Les années d’expérience du pilote lui permettent de tenir le « gouvernail » et de garder le cap avec sérénité. La saison pluvieuse est présentée dans la zone comme favorable aux chavirements des embarcations.
Le dernier en date remonte au 28 mars 2026. L’embarcation transportait des vivres (denrées alimentaires, boissons et vêtements), rapporte une source militaire. Mais on n’en est pas encore là. La barque en bois, (environ 5 mètres de long sur 1,5 mètres de large) engagée dans les eaux tumultueuses, résiste. A bord, les militaires sont calmes. Les armes aux poings. Les canons dissimulés à l’intérieur de la barque. Les hommes en tenue gardent leur position au niveau de la proue (l’avant du navire), de la poupe (l’arrière), à tribord (à droite) et à bâbord (gauche). On aperçoit maintenant au loin, à tribord, des cabanes de fortune bâties sur pilotis. A distance, on identifie comme seuls matériaux utilisés dans la construction, quelques planches visiblement rafraichies par le contact permanent avec les eaux. Des pailles servent de toiture ou de revêtement. Quelques fois, une petite bâche en plastique fait office de porte. Ce sont des villages de pêcheurs majoritairement occupés par des ressortissants nigérians, apprend-on.
Rencontres
« Certains enfants naissent là et grandissent sans jamais voir la terre ferme. Ils vivent essentiellement de la pêche», confie un passager. Impressionnant ! Une autre aventure à explorer à une prochaine occasion. La barque traverse les villages Betika, Mundongo, Barrack’s, Idabato, Issangele… Déjà 2h30 de navigation. La mer offre enfin son hospitalité. Elle est calme et douce. Mais toujours aussi profonde, rassurez-vous! Le pilote en profite et immobilise la pirogue. Les vessies sont pleines. Arrêt pipi en haute mer. On se lève des traverses en bois. On se maintient en équilibre et on se soulage dans l’habitat naturel des poissons. S’il y avait une dame à bord, comment aurait-elle procédé pour se mettre à l’aise ? s’interroge le reporter intérieurement. Pendant ce temps, le piroguier s’attèle à vider l’eau qui a élu domicile dans son véhicule. Un bidon de cinq litres taillé sert de récipient pour la collecte du liquide.

Deux autres stops sont enregistrés plus tard pour démêler des lianes et autres ordures agrippées sur les hélices du moteur. Le jeune homme au contrôle de la barque et son assistant sont maintenant un peu plus vigilants. Ils doivent surtout éviter ces troncs d’arbres qui flottent par endroits et ces marées d’ordures qui flottent çà et là. Le voyage en mer se poursuit. Il est aussi fait de rencontres. Un poisson saute hors de l’eau et replonge. Un passager l’aperçoit. Un brin de sourire se dessine sur son visage. Il y a aussi par endroits, ces jeunes gens à bord de petites embarcations qui mènent des activités de pêche sans gilet de sauvetage. Ici, on jette un filet à l’eau. Là, on l’inspecte. Plus loin, deux fillettes, à peine dix ans, se tiennent debout à bord d’une petite pirogue en mouvement. Insouciantes, elles n’ont aucun équipement de protection sur elles. Les fillettes sont enthousiastes au passage de la barque des militaires. Elles font un signe de salutation de la main, le sourire plein le visage. Les militaires du 22ème Bafumar rendent la salutation. Puis, c’est une quinquagénaire perchée sur un bout de terre ferme dans un village en bordure de mer qui partage l’hospitalité.
Attention aux pirates
Plus loin, l’atmosphère redevient plus sérieuse à bord. La pirogue passe à présent près des criques. Ce sont de sortes de passages resserrés dans les mangroves. Les militaires redoublent de vigilance. Leur chef vient d’ailleurs de passer le mot. C’est que, cette zone difficile de navigation pour les embarcations qui empruntent cette voie est souvent un terrain favorable pour les acteurs de la piraterie maritime. Les militaires expliquent que les pirates y trouvent refuge, planifient leurs opérations et mènent des attaques sur ce chenal emprunté aussi pour rejoindre le Nigéria voisin. Une fois leur forfait effectué, ils s’y refondent à nouveau. Des habitués de cette traversée notent que la plupart des embarcations se font attaquer généralement les mercredi et samedi. Les derniers enlèvements rapportés, apprend-on, datent d’il y a trois mois.
« Lorsque ces pirates attaquent, ils prennent tout jusqu’à vos vêtements. Ils emportent les bagages, les téléphones, l’argent, les pirogues. Ils enlèvent aussi les occupants et vont du côté du Nigéria. Ils demandent une rançon aux familles des victimes», témoigne Pascal Ngoe. Le jeune homme qui réside à Mundemba préfère tout de même débourser 20 000 F. Cfa via ce transport maritime. « Ces deux dernières années, la route est encore plus dangereuse avec les attaques des ambazoniens (sécessionnistes, ndlr). Celle qui mène à Kumba n’est pas du tout praticable», déplore le riverain. Une route aussi minée d’Engins explosifs improvisés (Eei), ajoute un sous-officier de la Marine nationale. Et voici deux hors-bords qui se rapprochent à toute vitesse à tribord et à bâbord au lieu-dit Custom, une sorte de carrefour en mer. Les militaires restent sur leur position. Imperturbables. Les deux pirogues en approche déchirent les eaux, zigzaguent et accostent de part et d’autre de la barque. A bord, des hommes encagoulés et armés.
Mundemba
Ouf ! La tenue des visiteurs rassure. Ce sont des militaires du 22ème Bafumar venus pour assurer l’escorte. Après les salutations d’usage, la suite du voyage se fait en délégation. La mer est calme. La marée, toujours très haute. Un joli spectacle s’offre à nous au lieu-dit High Land, alors que le crépuscule arrive à grands pas. L’eau est si claire qu’elle se mue en une sorte de large miroir. Le reflet des feuillages des arbres de mangroves ou de ces racines aérifères est un beau spectacle à contempler. De quoi effacer de nos mémoires, le temps de cet instant, les mésaventures du voyage. Les oreilles font abstraction du bruit du moteur et de tout autre son, pour laisser à l’esprit toute l’énergie pour stocker ce précieux souvenir en mémoire. L’appareil photo aussi crépite. Mais le rêve est de courte durée. Au bout de vingt minutes, juste après la traversée de Ikassa, Mundemba se dévoile. La barque accoste au lieu-dit Bulu Beach. L’horloge affiche 18h 15min. 3h30min de parcours pour une distance habituellement effectuée en 2 heures.
Sur le quai, une gigantesque pirogue capte les attentions. La barque a la taille d’un petit bateau. Elle est chargée d’une centaine de grands fûts. Il s’agit de contenants pour l’huile de palme de la société Pamol établie non loin, apprend-on. Plusieurs autres pirogues mouillent sur ce quai. La nuit commence à tomber. Une fois sur la terre ferme, il faut se rendre au centre-ville en voiture. Les militaires arborent les gilets par balles et casques lourds, puis embarquent à bord de véhicules blindés 4X4. Le relief est très accidenté, mais la conduite reste offensive dans cette zone du Sud-Ouest très sensible.
…à Idenau et Mundemba





