
« Les Trente Piteuses », le nouveau livre de Haman Mana, rassemble ses éditoriaux écrits entre 1996 et 2026 et présente le regard d’un observateur lucide et averti de la société camerounaise.
Au commencement était un éditorial. « Les trente piteuses », un parallèle fait avec « Les trente glorieuses », la période au cours de laquelle plusieurs pays développés ont connu une forte croissance économique au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Le texte publié le 6 novembre 2012 à l’occasion des 30 ans de règne de Paul Biya à la tête du Cameroun peint au contraire le tableau de trente années de descente aux enfers. Tout l’inverse.
« Ces trente dernières années, le Cameroun a eu, incontestablement, un chef. Pas un leader. Les nations qui gagnent, qui émergent aujourd’hui, qui émergeront demain, sont celles dont les leaders savent fédérer, autour d’un dessein commun, toutes les énergies d’un pays. Au Cameroun de Paul Biya, les esprits sont essentiellement braqués sur le « partage du gâteau national » alors que, ailleurs, on est concentré sur la création des richesses. Cet esprit de « gâteau » a généré une élite politico-bureautique ayant adopté comme religion civique, l’enrichissement compulsif et la corruption. Loin d’attaquer cette corruption à la racine, le chef s’en est servi comme arme pour réprimer férocement toutes les ambitions présidentielles, à tout le moins légitimes », écrivait Haman Mana.
Le citoyen – zombie
Loin d’être un simple arrêt pour regarder ce qu’a fait Paul Biya du Cameroun, cet éditorial, fort caractéristique de l’écriture du directeur de publication de Le Jour, donne surtout un aperçu de ce qu’il a observé durant trente ans. Trente ans d’éditoriaux publiés entre 1996 et 2026 dans les journaux Mutations et Le Jour. Sans grande surprise donc, après avoir été le titre d’un éditorial, « Les trente piteuses » désignent le nouveau livre de Haman Mana, qui vient de paraître aux Editions du Muntu. Et si le titre n’était pas assez explicite, le sous-titre traduit plus clairement la réalité que présente l’ouvrage : « Comment on a fabriqué le citoyen-zombie du Cameroun ». Car à côté de la faillite du système dirigeant, il y a l’effet nocif et presque fatal qu’il a eu sur des populations pour la plupart complètement perdues.
Une faillite constante
En novembre 2012, Haman Mana a choisi de trancher net en qualifiant de piteuses les trente années vécues par le Cameroun sous Paul Biya, seize ans plus tôt, son opinion semblait déjà toute faite. « Qu’avez—vous fait de vos 14 ans ? », interpelait-il en novembre 1996. Avant de préciser : « En l’équivalent de presque trois mandats, Paul Biya a porté son pays et ses compatriotes au rang non pas de modèles, mais de dégringolades en tous genres ».
A Mutations où fut publié cet éditorial, il y avait une sortie hebdomadaire. « La lettre de Mutations » était conçue pour donner la position du journal sur l’actualité considérée comme la plus importante. Celle qui ouvre le recueil, publiée le 23 juillet 1996, s’intéresse aux motions de soutien qui se sont progressivement et solidement installées dans la vie politique camerounaise. « Ubuesques motions », c’est son titre, prenait pour prétexte la flopée de textes, issus de divers horizons, pour tresser des couronnes de lauriers au président Paul Biya pour le « succès » du sommet de l’Oua qui venait de se tenir à Yaoundé. Le ton était donné.
En une dizaine d’années, au fil de l’actualité, diverses problématiques ont été abordées, sur lesquelles l’éditorialiste donnait la position du journal. Les questions démographiques, le rôle du Premier ministre, la corruption, les « victoires » aux élections, l’insécurité, etc.
Et puis il y eut Le Jour. Pas d’éditorial à périodicité fixe, mais juste lorsqu’une actualité particulière l’exige. « Les éditoriaux dans Le Jour n’obéissent pas à une périodicité déterminée. Je les rédige selon ma sensibilité, j’allais même dire au gré de mes humeurs, avec une grande liberté sur le format et même la forme », explique Haman Mana. Mais ici aussi, et peut-être même plus qu’avant, se confirme dans les textes le constat d’une société qui s’enlise. Les mêmes maux. Et toujours des mots pour les dire.
L’opération Epervier qui accumule les proies alors que les caisses de l’Etat restent désespérément vides ; Camair Co qui a pris la direction du sol ; les divisions dans l’armée ; l’éternelle longévité de Paul Biya ; la faillite de la société camerounaise que traduit l’émergence du « Bend skin » et bien d’autres encore.
« Les Années Biya »
« Au fil des pages apparaît le tableau d’une faillite morale du système politique et d’une partie de l’élite, incapable de porter un projet commun à la hauteur des aspirations d’un peuple longtemps promis au Renouveau », lit-on en quatrième de couverture. Une faillite du système qui fait corps avec l’ensemble du recueil, avec chacun de ces éditoriaux dont plusieurs n’ont pas pris la moindre ride et figureraient sans pâlir, aujourd’hui encore, dans des journaux de la place. Une illustration s’il en était encore besoin de ce que les problèmes du Cameroun, en 30 ans, n’ont connu aucune solution. Ce que constate également Arol Ketchiemen dans la note de l’éditeur. « Relire aujourd’hui ces éditoriaux, c’est revisiter une période de la vie nationale à travers le regard d’un observateur attentif et engagé. C’est aussi mesurer combien certaines questions soulevées hier continuent d’interroger notre présent, comme si le Cameroun sous Paul Biya n’était qu’un éternel recommencement », écrit-il.
Et comment, en parcourant ce tableau, ne pas penser à la fresque que représente « Les Années Biya. Chronique du naufrage de la nation camerounaise », le précédent ouvrage de Haman Mana (Editions du Schabel, 2025) ? Une documentation très factuelle de la gestion du Cameroun par Paul Biya. Dans ce livre-là, l’auteur s’est arrêté sur des événements majeurs et des personnalités significatives de la gouvernance Biya. Les éditoriaux donnent à ces événements, à cette gouvernance un côté prise de position de l’auteur. Qu’a-t-il pensé, qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait alors que le Cameroun descendait toujours plus bas dans les abysses ?
La réponse à cette question, vous l’avez dans ces 479 pages et dans cette précision de leur auteur en avant-propos : « (…) l’éditorial est pour moi une activité qui va au-delà du journalisme. C’est la marque et l’expression de mon engagement afin que soient instaurés Justice, Paix et Mieux-Etre dans nos sociétés ».





