Prévention et prise en charge : Diabète, maladies cardiovasculaires : agir aussi par la nutrition

IMG-20260929-WA0010

Spécialiste de l’épidémiologie nutritionnelle, Dr Thérèse Martin Cheteu Wabo étudie depuis plusieurs années les liens entre l’alimentation et les maladies chroniques. Ses travaux mettent en évidence un constat commun : la nutrition constitue un levier important de prévention et de prise en charge des maladies chroniques non transmissibles. Pour la chercheuse camerounaise, ces connaissances scientifiques doivent désormais contribuer à éclairer les stratégies de santé publique, notamment au Cameroun.

L’urgence est particulièrement visible au Cameroun. Selon les estimations les plus récentes de la Fédération internationale du diabète, environ 774 200 adultes âgés de 20 à 79 ans vivaient avec le diabète en 2024, soit une prévalence de 5,6 %. Plus préoccupant encore, 73,1 % des cas seraient non diagnostiqués. L’hypertension présente un constat tout aussi préoccupant. Les estimations de l’OMS indiquent qu’en 2019, environ 2,4 millions d’adultes camerounais âgés de 30 à 79 ans étaient hypertendus, soit une prévalence standardisée de 36,8 %. Parmi eux, seuls 37 % étaient diagnostiqués, 19 % traités et 8 % contrôlés.
Pour Dr Cheteu Wabo, ces chiffres commandent une riposte qui passe nécessairement par la prévention et, au premier rang, par l’adoption d’une hygiène alimentaire saine, équilibrée et durable.
Une caractéristique essentielle des maladies chroniques non transmissibles est qu’elles évoluent silencieusement pendant plusieurs années avant que le premier symptôme ne soit observé et que leurs conséquences ne deviennent cliniquement visibles.
Le diabète de type 2, l’hypertension et les maladies cardiovasculaires peuvent se développer pendant plusieurs années avant d’être diagnostiqués, alors que des altérations métaboliques et inflammatoires sont déjà présentes. Chez certains patients, la maladie n’est découverte qu’à un stade avancé ou à l’occasion d’une complication : un accident vasculaire cérébral ou tout autre événement cardiovasculaire majeur.
« C’est précisément durant cette période qui précède les complications que la prévention prend tout son sens. Il est donc urgent d’agir et de modifier profondément nos comportements alimentaires », souligne la chercheuse.

De la recherche à l’intervention : favoriser l’accès aux fruits et légumes

Dr Cheteu Wabo, fait savoir que la recherche ne saurait rester confinée aux laboratoires et aux publications scientifiques. Produire des connaissances n’a de véritable portée que si celles-ci peuvent être transformées en interventions susceptibles d’améliorer concrètement l’alimentation et la santé des populations.

C’est dans cette logique qu’elle a participé à l’évaluation pluriannuelle d’un programme américain de prescription de fruits et légumes destiné à des patients souffrant de maladies chroniques liées à l’alimentation ou présentant un risque élevé d’en développer. Inscrits dans le mouvement international de « l’alimentation comme médicament », ces dispositifs permettent notamment à des professionnels de santé d’orienter leurs patients vers des programmes facilitant l’accès gratuit à des fruits et légumes.

L’évaluation menée par la chercheuse a pour but, de mesurer dans quelle proportion l’amélioration de l’accès aux aliments nutritifs se traduit par une augmentation de la consommation de fruits et légumes, une amélioration de la qualité alimentaire, une amélioration de la sécurité alimentaire et, à long terme, un meilleur état de santé des patients. Les résultats observés font notamment apparaître une augmentation de la consommation de certains fruits et légumes pendant le programme, ainsi qu’une amélioration de plusieurs indicateurs de sécurité alimentaire.

Selon Dr Cheteu Wabo, l’intérêt de cette démarche dépasse donc le seul cadre du programme évalué. Elle pose une question centrale pour la santé publique : comment faire passer les connaissances issues de l’épidémiologie nutritionnelle du terrain scientifique en interventions réellement applicables au quotidien des populations ?

Faire de la nutrition de qualité une priorité nationale

Cette interrogation prend une résonance particulière au Cameroun, où les habitudes alimentaires se transforment sous l’effet conjugué de l’urbanisation, des mutations économiques, du coût des produits, de leur accessibilité et de l’évolution de l’offre alimentaire. Les produits frais côtoient désormais une présence grandissante d’aliments hautement transformés, de boissons sucrées et de produits susceptibles de contenir des quantités importantes de sodium, de sucres ajoutés ou de graisses saturées.

Pourtant, le Cameroun dispose d’un patrimoine alimentaire d’une diversité exceptionnelle. Ndolé, foléré, eru, njama njama, haricots, arachides, fruits frais, patates douces et bien d’autres produits locaux peuvent contribuer à une alimentation variée, riche en fibres, en vitamines et en minéraux. Mais, avertit Dr Cheteu Wabo, le défi est aussi économique et social : « Le véritable enjeu consiste à faire en sorte que ces aliments demeurent accessibles, abordables et présents dans l’alimentation quotidienne ».
Certaines pratiques culinaires peuvent, parallèlement, évoluer sans remettre en cause l’identité gastronomique du pays : modérer les quantités de sel et d’huile, limiter le recours aux ingrédients hautement transformés, adapter certaines méthodes de cuisson tout en préservant la valeur culturelle des plats, souligne la chercheuse. La diversité des habitudes alimentaires selon les régions, les revenus, les environnements alimentaires et les modes de vie impose toutefois de partir d’un préalable : savoir précisément ce que consomment les Camerounais.

Mieux mesurer pour mieux prévenir

Les recherches de Dr Cheteu Wabo illustrent ce que l’analyse des vastes données peut révéler sur les liens entre l’alimentation et la santé. À partir de données représentatives de la population américaine, ses travaux ont associé un faible rapport protéines/glucides, dans un contexte d’alimentation de moindre qualité, à une mortalité élevée. Dans la même population, des analyses fondées sur huit années de données alimentaires ont également montré que des apports nutritionnels élevés en potassium, calcium et magnésium, associés à un apport plus faible en sodium, étaient associés à une moindre probabilité d’hypertension.

Dans une population chinoise suivie pendant quatorze ans, ses travaux ont également montré qu’une alimentation durablement déséquilibrée était associée à un risque élevé de diabète de type 2. Malgré des contextes différents, ces recherches font ressortir un même message préventif : la qualité globale de l’alimentation, son équilibre et son évolution dans le temps comptent.
Ces travaux illustrent également tout l’intérêt de disposer de données populationnelles robustes pour guider la prévention. Pour Dr Cheteu Wabo, l’enjeu pour le Cameroun est donc double : agir sur les facteurs alimentaires modifiables déjà bien documentés, tout en renforçant les données nationales pour mieux comprendre les habitudes alimentaires des Camerounais et leurs liens avec les maladies chroniques.
Cette nécessité de mieux documenter la situation apparaît d’autant plus importante que les maladies chroniques non transmissibles représentent désormais une part substantielle de la mortalité au Cameroun, soit 38 % des décès en 2022, selon l’OMS.
« La solidité des décisions de santé publique dépend de celle des données scientifiques qui les étayent. « Pour mieux orienter les actions, il est essentiel de documenter les habitudes alimentaires, leur évolution, leur contexte et leurs relations avec la santé », insiste Dr Cheteu Wabo.
Ces données pourraient ensuite alimenter l’information et l’éducation du public, permettre d’identifier les groupes les plus exposés, orienter les stratégies de prévention et, surtout, mesurer l’efficacité réelle des interventions engagées. C’est précisément là que l’épidémiologie nutritionnelle prend toute sa dimension : elle ne consiste pas seulement à dire aux populations ce qu’elles devraient manger, mais à mesurer les comportements alimentaires, à analyser leurs liens avec la santé et à fournir aux décideurs les éléments nécessaires pour agir efficacement.

Intégrer davantage la nutrition de qualité aux soins

La deuxième piste concerne le système de soins. Sans se substituer aux spécialistes de la nutrition, les professionnels de santé peuvent contribuer à détecter les habitudes alimentaires à risque, à délivrer des conseils simples et adaptés au quotidien du patient, et à orienter, lorsque cela s’avère nécessaire, vers des services spécialisés.

Pour la spécialiste de l’épidémiologie nutritionnelle, cette dimension doit occuper une place beaucoup plus importante dans la prise en charge. « Lorsqu’un patient quitte une consultation, il ne devrait pas repartir uniquement avec une ordonnance de médicaments. Il devrait également recevoir des recommandations nutritionnelles précises et adaptées à son état de santé », estime-t-elle, allant jusqu’à envisager, selon les besoins, la prescription d’aliments ou de groupes d’aliments spécifiques.

Chez une personne hypertendue ou exposée à un risque cardiovasculaire élevé, la consultation peut ainsi devenir un moment privilégié pour encourager la consommation de fruits, légumes et légumineuses, et réduire les apports excessifs en sel et en produits riches en sodium. Mais pour être efficace, le conseil nutritionnel doit demeurer concret, réaliste et compatible avec les habitudes, les ressources et l’environnement du patient.

L’expérience des programmes de prescription de fruits et légumes constitue également une piste de réflexion. Pour Dr Cheteu Wabo, il ne s’agit nullement de transposer mécaniquement au Cameroun un modèle conçu ailleurs, mais d’en examiner les principes et d’évaluer ceux qui pourraient être adaptés au contexte national. Des projets pilotes pourraient ainsi réunir des centres de santé, des chercheurs, des producteurs locaux, des collectivités et des organisations communautaires afin de tester différentes solutions destinées à faciliter l’accès à une alimentation favorable à la santé pour les personnes atteintes ou à risque de développer des maladies chroniques non transmissibles.

Une prévention qui dépasse les murs de l’hôpital

Enfin, pour la chercheuse, l’éducation nutritionnelle doit sortir du seul cadre médical. Elle doit investir les écoles, les lieux de travail, les médias, les organisations communautaires et les institutions confessionnelles. Une telle stratégie suppose une collaboration étroite entre les secteurs de la santé, de l’agriculture, de l’éducation et de la recherche, afin que les recommandations nutritionnelles ne restent pas de simples principes, mais deviennent des possibilités concrètes pour les populations.
Pour Dr Cheteu Wabo, le Cameroun se trouve ainsi à un tournant important de son évolution sanitaire. Investir dans la prévention nutritionnelle ne revient ni à opposer l’alimentation aux médicaments ni à présenter la nutrition comme une réponse unique aux maladies chroniques non transmissibles. Il s’agit plutôt d’intervenir plus tôt sur l’un de leurs facteurs de risque modifiables, tout en maintenant le diagnostic, les traitements médicaux et les autres mesures de prévention indispensables.

Une telle stratégie peut contribuer à réduire les facteurs de risque, à retarder l’apparition de certaines pathologies, à prévenir des complications et, à plus long terme, à alléger le lourd tribut humain, social et économique des maladies chroniques non transmissibles.

« Face à la progression des maladies chroniques non transmissibles, notre réponse ne peut pas se limiter à leur traitement. Elle doit aussi s’appuyer sur des actions de prévention concrètes. La prévention par la nutrition nous offre l’une des meilleures possibilités d’agir simultanément sur ces deux fronts », conclut Dr Thérèse Martin Cheteu Wabo.

Flore Edimo

Author: Flore Edimo

Commenter

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs requis sont indiqués *


A Propos

Le jour est un quotidien d’informations générales fondé en 2007.
« Faire voir, faire savoir, faire parler, faire comprendre » est le leitmotiv de ce journal qui insiste sur une information vérifiée, sourcée et documentée. Une large place est donnée à l’information économique et sportive. Un soin particulier est accordé aux portraits et le but final est d’apporter sa « patte » à l’écriture de « l’odyssée camerounaise ».

NOUS CONTACTER

NOUS APPELER



Newsletter

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez des infos exclusives.



    Catégories


    Flore Edimo
    Author: Flore Edimo