
Résident en fin de spécialisation en gynécologie Obstétrique à la Faculté de Médecine et des Sciences Biomédicales de l’université de Yaoundé 1 et interne des hôpitaux de Paris, explique ce que l’alcool provoque chez le fœtus, à quel moment de la grossesse le risque est le plus élevé, et pourquoi aucune quantité ne peut être considérée comme sans danger.
Qu’est-ce que le Syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF), et quelle différence avec les troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF) ?
Le syndrome d’alcoolisation fœtale, ou SAF, désigne l’ensemble des signes et symptômes observés chez le fœtus en lien avec une exposition à l’alcool pendant la grossesse. Lorsque cette exposition n’entraîne ni retard de croissance ni dysmorphie crânio-faciale, mais d’autres troubles, on ne parle plus de SAF à proprement parler, mais de TSAF, les troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale, aussi appelés ETCAF (Ensemble des troubles causés par l’alcoolisation fœtale). Le TSAF est donc une catégorie plus large ; le SAF en est la forme la plus caractérisée, celle qui réunit tous les critères diagnostiques.
Comment l’alcool passe-t-il de la mère au fœtus, et pourquoi celui-ci y est-il si vulnérable ?
Lorsqu’une femme enceinte consomme de l’alcool, celui-ci est absorbé comme n’importe quel autre aliment : il passe dans son organisme, puis dans sa circulation sanguine. Au niveau du placenta, des échanges maternofœtaux permettent alors à l’alcool, comme à toute autre substance présente dans le sang maternel, d’atteindre directement le fœtus. Cet alcool agit par toxicité directe sur les cellules fœtales : c’est un effet tératogène, c’est-à-dire une substance capable de provoquer des malformations congénitales ou de perturber le développement normal de l’embryon ou du fœtus lorsqu’une femme enceinte y est exposée. L’embryon est particulièrement vulnérable parce que ses organes sont encore en formation.
Existe-t-il une quantité d’alcool « sans risque » pendant la grossesse ?
Il n’existe pas de seuil réellement sûr. Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) évoque certes une notion de dose-effet : le Syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF) est observé chez des fœtus dont les mères consomment au moins deux verres d’alcool par jour. Il recommande malgré tout l’option zéro pendant toute la grossesse. La raison est simple : on ne peut pas réellement quantifier ce que représente « un verre », puisque les contenances varient d’un contenant à l’autre. Il n’existe donc pas de consommation occasionnelle qu’on puisse qualifier de sans risque.
Le risque est-il le même à chaque trimestre de la grossesse ?
Le risque existe à tout moment de la grossesse, mais il ne se manifeste pas de la même façon selon le trimestre. Au premier trimestre, période de l’embryogenèse, c’est-à-dire de la formation des organes, l’alcool favorise surtout l’apparition de malformations, qui peuvent être cérébrales, cardiaques ou squelettiques. Aux deuxième et troisième trimestres, une fois les organes formés, ce sont plutôt des anomalies de la croissance fœtale que l’on observe, notamment des retards de croissance intra-utérin et des retards des acquisitions.
Pourquoi le cerveau est-il si vulnérable à l’alcool, et quelles conséquences sur le développement de l’enfant, parfois des années après la naissance ?
Le cerveau est l’organe le plus vulnérable à l’alcool parce qu’il commande à la fois la motricité, les acquisitions cognitives et le comportement, autant de fonctions que l’alcoolisation fœtale peut altérer. Mais les malformations ne se limitent pas au cerveau : on observe aussi des complications cardiaques, squelettiques ou faciales. Certaines atteintes sont peu visibles à la naissance et ne deviennent réellement marquées qu’à l’adolescence ou à l’âge adulte : les répercussions sur les apprentissages ou le comportement peuvent donc apparaître bien après la naissance.
Peut-on détecter une exposition à l’alcool pendant la grossesse, et quelles sont les limites du diagnostic prénatal ?
Les échographies du deuxième et du troisième trimestre permettent d’observer respectivement la morphologie et la croissance du fœtus. Une dysmorphie crânio-faciale ou un retard de croissance peuvent ainsi être repérés, ce qui conduit alors à un interrogatoire approfondi de la mère, au cours duquel une consommation d’alcool pendant la grossesse est parfois révélée. Ces découvertes motivent en général un suivi en diagnostic anténatal (DAN), pour confirmer le diagnostic, en discuter en staff collégial et organiser une prise en charge adaptée dès la naissance. Mais le diagnostic prénatal a ses limites : il arrive que rien ne soit détecté pendant la grossesse, et que l’atteinte ne soit constatée qu’à la naissance.
Que doit faire une femme qui a bu avant de savoir qu’elle était enceinte ?
Elle ne doit surtout pas culpabiliser. Ce qui compte, c’est d’agir dès la découverte de la grossesse : entamer sans attendre un suivi prénatal auprès d’un gynécologue-obstétricien, et lui préciser clairement ce contexte de consommation d’alcool. Cette information permettra la mise en place d’un suivi régulier et particulier, plus attentif à ce risque.
Au Cameroun, quels sont les principaux obstacles à la prévention de l’alcoolisation fœtale, et quel rôle pour le conjoint et l’entourage ?
Les obstacles sont d’abord culturels : dans certaines familles, le fait qu’une sœur ou une tante ait bu pendant sa grossesse sans conséquence apparente entretient l’idée que cela ne pose pas de problème. À cela s’ajoutent l’ignorance, un vrai manque d’information sur le SAF chez les femmes comme dans leur entourage, et un niveau socio-économique parfois bas. Face à ce constat, la famille et l’entourage ont un rôle à jouer très en amont, en sensibilisant déjà les adolescentes aux méfaits de l’alcool, pour qu’elles n’y deviennent pas dépendantes, le sevrage étant souvent difficile. Le conjoint, lui, doit veiller à ce que son épouse ne consomme aucune goutte d’alcool pendant la grossesse, et l’accompagner lors des visites prénatales, pour être au même niveau d’information qu’elle.





