
Le « petit gars de Mbouda », à cinquante ans a choisi de laisser parler ses origines paysannes et sa fibre d’artiste. Et d’explorer un autre modèle de l’épanouissement.
Lorsque vous prenez place dans un avion, il vous semble normal de vous glisser dans votre siège, de vous y installer, de bénéficier d’un petit écran tactile, d’écouteurs…Vous êtes loin de vous imaginer que sous ce siège, sous vos chaussures et sur votre tête, passent des milliers de kilomètres de câbles électriques qui gèrent les commandes de l’aéronef. Dans l’A330, le principal long courrier et « vaisseau amiral » de chez Airbus, le plus grand avionneur européen, l’homme responsable des équipes en charge des systèmes électriques dans cet appareil pendant une quinzaine d’années, c’est Meli Kouala, « le simple Mbouda countryman qui aime les avocats avec le pilé », aime-t-il à souligner, avec ce sourire malicieux qui commence dans ses yeux qui s’illuminent en rapetissant.
En séjour dans la région de Munich, si vous vous laissez tenter par le « Afro Comedy & Variety show », un melting-pot où les fins de semaine, toutes sortes d’artistes venus du continent viennent donner un peu de chaleur aux Africains pour tromper leur blues du pays, vous ne manquerez pas de remarquer un batteur quinquagénaire à barbichette grisonnante, en débardeur laissant saillir ses biceps, une casquette vissée sur le crâne et des lunettes de soleil, malgré les lumières tamisées. Derrière ce bad boy, il y a, un très sérieux ingénieur électrotechnicien, diplômé de la non moins sérieuse Université Technique de Munich. Son jeu de batterie est juste, sans fioritures, loin des effets spéciaux et des spectaculaires roulements qu’adorent les servants habituels de l’instrument, pour se faire voir, se faire entendre, se faire sentir. Après avoir accompagné les artistes, il se retire tranquillement en coulisses et avant que le présentateur n’annonce le traditionnel « A la batterie …Meli Kouala », il a déjà démarré sa Citroën Deux Chevaux-une immense curiosité en cette terre BMW – et est en route pour le chez lui.
Boursier de la République
Meli Kouala est le fruit de l’excellence camerounaise, autrefois reconnue et accompagnée par l’Etat : parti du Cameroun grâce à une bourse conséquente à ses résultats époustouflants au Bac C session 1988, il a effectué, des hautes terres des Bamboutos à celles de la Bavière, un parcours digne de lauriers. L’adolescent est devenu un homme accompli. Mais il sait d’où il vient, et n’a de cesse de le rappeler : « J’ai été formé à la dure. Réveil au petit matin pendant les week ends pour aller aux champs. Mon père, « Papa Emma », l’infirmier avait ses plants de café, ma mère ses champs de maïs. On ne parle pas assez de « l’éducation café Arabica », que nous, les enfants de l’Ouest, d’une certaine époque, avons subie : si tu n’étais pas debout à cinq heures, c’est avec un seau d’eau que le père te réveillait, et puis, pendant la cueillette du café, il fallait, le jour même, assister au dépulpage, surveiller la fermentation, toute une nuit, procéder au lavage et au séchage. Pendant au tu étais en classe, tu pensais aux sacs de café dont tu avais la charge. Cela a fait de nous des gens différents. Cela m’a contraint à une humilité et à un respect qui font que je ne me permettrai jamais une bouteille de Champagne en boite de nuit, à 150 Euros. Je sais ce que cet argent peut faire pour un enfant à Mbouda : assurer toute une année scolaire ». L’école est vénérée, il le tient de la famille : son papa prenait des jours de congé pendant les compositions de fin de trimestre, pour les accompagner et les attendre à la sortie pour leur demander tout juste comment cela s’est passé. Il ne sera pas déçu : « Stan », son frère aîné et lui, collectionnent les tableaux d’honneur du Lycée de Mbouda dans la deuxième moitié de la décennie 80 et seront tous deux boursiers de l’Etat du Cameroun.
L’IA avant la lettre
Les pères sont faits pour mourir, un de ces jours… Celui, omniprésent de Meli Kouala tire sa révérence en Mai 1995. Le fils est en fin de formation. C’est un crève-cœur pour le presqu’ ingénieur dont le père n’aura même pas eu l’occasion de toucher fièrement le parchemin. Un retour aux sources pour mettre en terre son papa, et revenir avec la fougue du désespoir de l’orphelin, soutenir un mémoire portant sur « les systèmes de réglage et d’automatisation de la fabrication de canettes ». En termes simples, le matériau fin qui sert à la fabrication automatique de votre canette de bière est opéré par un modèle mathématique piloté par une intelligence artificielle – déjà-. Et Meli Kouala fait partie de ceux qui l’ont établi. Pendant quelque temps, il est, du fait de ses notes excellentes, orienté vers la recherche. Il commence même comme assistant de recherche, un boulot qu’il abandonne, pour s’orienter vers le monde de l’industrie. Siemens, le géant allemand lui offre un stage pratique. Juste trois mois. Nous sommes en 1996, Il met une annonce des plus ordinaires dans le Süddeutsche Zeitung, dans le genre : « ingénieur, cherche emploi ». Son téléphone sonne, curieux, un dimanche. Lundi il pointe au rendez-vous et est embauché. ABSC est une toute petite société d’ingénierie, récemment mise sur pied, et qui cherche ses marques. Elle fait de la sous-traitance pour les « majors ». Voilà comment démarre une carrière sur la pente ascendante, et au cours de laquelle, l’ingénieur grandit avec la société dans laquelle son statut ne cesse de se solidifier. En autant d’années que les doigts d’une main, il passe directeur et dans la foulée ABSC créée une nouvelle entreprise, SYSBERRY, où il prend des parts. Ils sont restés concentrés sur un segment de marché très pointu : la consultance pour l’aéronautique. Il travaille donc, pêle-mêle sur des projets civils et militaires ; aussi bien des avions de chasse que des hélicoptères de combat européens, dont il couvre encore la confidentialité d’un halo de mystère, secret défense oblige. Il distille son savoir-faire également sur les trains pour le compte de Alsthom Transportation. « Nous sommes des spécialistes des systèmes électriques et électroniques dans tout ce qui transporte les humains et les marchandises, sur terre, dans les airs et dans l’espace » ainsi résume-t-il son métier. Le petit jeune qui rêvait d’être pilote d’avion, a fait une trajectoire, en parallèle avec celle de son désir d’enfant.

2019 marque un tournant : la crise du Covid et au niveau personnel, une rupture. Il tombe malade, et pendant ses longues semaines de convalescence il réfléchit à sa vie. C’est l’année de ses cinquante ans. Il ne veut plus s’investir dans l’entreprise qu’il a fondée avec un partenaire qui lui, s’en va à la retraite. Ils décident de vendre. Meli Kouala, dans la suite, prend une décision plus radicale : opérer une cassure dans sa vie : cesser de gagner sa vie en concevant, en mettant en fonctionnement, en entretenant des systèmes pour des machines de transport. Le jour de ses cinquante ans, il se lance un nouveau défi : apprendre à jouer un instrument de musique, la batterie. Pourquoi la batterie et pas le piano ou la basse ? Il a une explication qui vient de l’élève studieux : « J’ai procédé comme lorsque j’étais à l’école : je suis allé vers l’exercice qui me semblait le plus abordable. J’ai choisi l’instrument sur lequel, avec le moins d’efforts possibles, j’atteindrai le résultat le plus acceptable, en le moins de temps possible ». Banco ! six mois seulement d’apprentissage, et le voilà déjà en mesure de faire des choses simples, d’accompagner un orchestre. C’est vrai, Il consacre à l’initiation sur cet instrument, une application soutenue, méthodique, passionnée. Depuis cinq ans, il n’y a pas de semaine au cours de laquelle il ne consacre pas au moins 15 heures de travail à la musique. Petit à petit, il s’est rapproché de groupes professionnels, qui l’ont fait progresser, et intégrer. Il ne se contente pas d’accompagner, il créée, laisse fourmiller ses idées, phosphorer son esprit et vibrer sa corde artistique qui est vieille de plusieurs décennies déjà : « A l’école Jules Ferry de Mbouda, je créais des saynètes où je grimais mes camarades en filles. Plus tard au lycée, j’ai monté et fait jouer au théâtre « Kabeyene ou à qui la faute », une pièce de Julien Mfoulou, qui a connu sa renommée grâce au téléfilm du même nom, et qui fut l’un des premiers succès de la jeune télévision camerounaise CTV, en 1985. Réalisateur, acteur, il était tombé dedans quand il était petit.

Le jour de la fête de ses Cinquante ans, il a réuni autour de lui près de 300 personnes : membres de famille, vieux copains du lycée et de l’université, collègues, voisins…La consigne à tous les invités était la suivante : «si vous souhaitez faire un cadeau, utilisez l’argent pour une donation à la Fondation Nolosha ». Nolosha, qui signifie « la vie » en somali, est la fondation qu’il a créée pour pouvoir se mettre au service des autres. C’est une tradition de famille, explique-t-il, car son grand père était déjà pasteur de l’Eglise Évangélique du Cameroun, et son père, infirmier dans les hôpitaux publics. Une pratique familiale, vécue depuis la maison paternelle, dans laquelle séjournaient en permanence, logés, nourris, blanchis, des douzaines de cousins proches et éloignés. Après un quart de siècle d’ingénierie au service des « autres », il a donc décidé de se mettre, le temps que lui laissera encore son destin, au service des « siens ». Décision radicale : il fait ses bagages, direction le Burkina Faso. Disons-le : il a lié son destin depuis le temps, à celui d’une compatriote de Thomas Sankara, avec qui il a fait trois filles, déjà adultes et indépendantes. Le voilà qui part pour Ouagadougou et y dépose ses bagages. Il acquiert quelques hectares d’une terre apparemment ingrate et décide d’y faire des cultures sous serre. Voilà l’ingénieur de Munich qui chausse des bottes, des gants, prend pelle et bêche. Il réunit autour de lui de jeunes techniciens burkinabè et avec eux, construit des serres, pour pouvoir produire en toutes saisons : au bout de six mois les premiers melons cultivés en serre au Burkina Faso sont disponibles. Du gombo aussi. Frais et prêts à être consommés. C’est avec beaucoup de fierté qu’il pose devant le Rosa dei Venti, restaurant Italien de Ouagadougou, le tout premier cageot de tomates produites sous serre au Burkina-Faso. « Les cinquante mille francs que m’a payé Luigi, le propriétaire, ont eu chez moi, plus de valeur que 100.000 Euros de chez Airbus ». Il a encore le souvenir touchant de Ousseini, le chef de cuisine, assis sur un tabouret, caressant une de ses tomates et s’exclamant : « Des comme ça, je n’en ai jamais vu dans ce pays. Je vais pouvoir enfin faire de l’art culinaire ici ». Sa plus grande fierté c’est d’avoir conçu, fabriqué et mis en service des serres, avec des techniciens de Ouagadougou. Loin des discours, pendant que le monde entier se fermait pour cause de Covid, lui, expérimentait en miniature certes, une possibilité de prise en mains de son destin par l’Afrique et ses enfants. Aujourd’hui, son épouse a introduit une production avicole qui fait du 1300 œufs par jour, des produits avec carnets de commande pleins.
Avocats pour tous
Nolosha, ce n’est pas qu’au Burkina. Il revient vers la terre de ses ancêtres, à Bangang, aux pieds des monts Bamboutos, où il organise des campagnes de santé tous les ans, en mémoire de Papa Kouala qui soulageait en son temps, et selon ses moyens de l’époque, les souffrances des gens de sa communauté. Il mène cette opération avec toute la minutie et le sérieux liés à sa formation : pour les prochaines années, il n’exclut pas l’installation de blocs opératoires ambulants, pour aider les gens, dans ces lieux où les gens meurent chez eux avec des maux d’une banalité affligeante, juste parce qu’ils ne peuvent pas aller à l’hôpital, faute de moyens.
Il adore les avocats. Mais il s’est aperçu que le verger avocatier à Bangang a vieilli : la culture de l’avocat n’a jamais été envisagée par les paysans d’ici comme étant un business. Les villageois ont ici et là planté des arbres, soit en guise d’ombrage pour les caféiers, ou simplement plante d’agrément, comme on adopte un animal de compagnie. La conséquence, c’est que la disponibilité de ce fruit baisse sévèrement, et même si la réputation des « avocats de Mbouda » se tient encore, elle est fragile. Il a donc lancé atour de lui, l’opération « Une concession, deux avocatiers », pour pouvoir permettre de rajeunir le verger ; on ne peut pas faire mieux, en matière de joindre l’utile à l’agréable.
Visible sur son statut facebook,- il publie de temps en temps ses pensées sur cet espace de ses réseaux sociaux- il y a un poème avec ce vers final : « A chacun de nous de laisser à sa manière une empreinte. »





