
Elle a bâti sa légende autour des affaires pendant de nombreuses décennies. Aujourd’hui, c’est un dépotoir d’ordure à ciel ouvert où règne l’insécurité.
« Bonjour monsieur, madame bonjour. Un service. Dites juste ce que vous voulez et on vous montre le lieu indiqué. Voici notre boutique ». Ou en encore « Vous pouvez visiter même si vous n’achetez rien. La visite est gratuite ». Des phrases comme celles-ci, on en reçoit chaque jour en plein visage à l’avenue Kennedy. Des jeunes et des moins jeunes sont aux aguets tous les jours pour aguicher de potentiels clients. Ils savent que pour se faire un peu de sous, il faut être créatif et développer un sens élevé de la persuasion pour convertir les visiteurs en acheteurs. Car sur ce célèbre couloir situé au centre-ville de Yaoundé, des milliers de personnes y passent tous les jours. Un haut lieu de business qui raconte sa propre légende au fil des ans. Des commerçants y trouvent leur compte en proposant des produits et services variés.
Le couloir des affaires
Les vendeurs de téléphones et ses accessoires pullulent. Si certains ont pu obtenir des boutiques, d’autres ont pris position sur une partie de la chaussée au regard de l’emplacement stratégique. L’avenue Kennedy s’ouvre au marché central. C’est ici que certains responsables de l’administration et particuliers viennent s’offrir parfois des coutumes et chaussures de marque. Des mouvements de va-et-vient sont insoutenables, car ici, le temps, c’est de l’argent. Il faut trouver des stratégies pour écouler ses produits afin de remplir son cahier de charge. « Ici, on n’a pas le temps. Si tu dors ta vie dors. Regardez autour de vous. Vous constatez que chacun est concentré sur son couloir. Les vendeurs des accessoires de téléphones ne veulent pas laisser filer un client tout comme ceux qui vendent les téléphones ou les vêtements. On met certains jeunes en route pour attirer la clientèle. Ils sont très souvent rémunérés par article vendu. C’est un système et tout le monde trouve son compte », souligne un vendeur de téléphone. Si des millions de FCFA circulent ici par jour, force est de constater que l’Avenue Kennedy a perdu son lustre d’antan. Le chiffre d’affaires de certains commerçants a connu une baisse drastique contrairement à ce que certains peuvent penser. Cette baisse est due en grande partie, selon certains témoignages recueillis sur place, à l’insécurité galopante. La peur gagne du terrain.
Des jeunes font le pied de grue à l’Avenue Kennedy semant parfois la peur. Chaque visiteur est obligé de surveiller ses arrières pour ne pas se faire surprendre. « L’Avenue Kennedy est un endroit compliqué. Les bandits faufilent au quotidien cherchant à causer du tort. Ce sont très souvent les badauds qui ternissent l’image de ce grand couloir. Nos parents nous parlaient de cette Avenue avec les yeux qui brillaient. C’était beau et chic. Les patrons garaient les grosses voitures pour faire des achats dans les grandes boutiques. Aujourd’hui, cette Avenue a perdu de sa superbe. C’est dommage parce qu’on est au cœur de la ville. Quand vous prononcez le nom de cette avenue, on vous demande déjà d’être prudent une fois sur place. La représentation psychologique de cette avenue est péjorative. Cependant, ça reste un haut lieu des affaires malgré tout. Je trouve toujours mon compte même si les chiffres ont baissé », relève Justin Onana, tenancier d’une boutique. Ces derniers mois, le problème des ordures a fait irruption. L’une des voies d’accès a été bloquée par la communauté urbaine avec des buses en béton. Une seule voie est ouverte à la circulation à l’Avenue Kennedy. L’accès bloqué est devenu un grand dépotoir d’ordures. Certains prennent d’ailleurs du plaisir à y déverser leurs urines au quotidien. « C’est pour cette raison que l’Avenue Kennedy est toujours inondée quand il pleut. Les canalisations sont bouchées depuis. Faute de bacs à ordures, les commerçants déversent les ordures sur la chaussée. Quand il pleut, cette avenue devient le réceptacle des déchets produits par les commerçants du marché central puisque l’avenue Kennedy est située en contrebas. Tout s’explique », confie un urbaniste rencontré sur place.
L’insécurité et l’insalubrité effraient
La communauté urbaine a aménagé le terre-plein en y semant des fleurs. L’objectif derrière cette initiative était d’embellir cette avenue en décrépitude. C’est devenu un dépotoir d’ordure et un urinoir géant. « Déplorable ce qui se passe. Ça aurait pu être l’un des fiertés de la ville de Yaoundé en termes de beauté et de propriété. On parle quand de l’Avenue Kennedy, le nom d’un ancien président des États-Unis. Que penseront les Américains s’ils veulent visiter l’avenue qui porte le nom de leur ancien président. Une grosse honte pour notre capitale. L’incivisme est l’un des gros problèmes de notre cité capitale. Un manque criard d’anticipation des dirigeants de notre pays fait aussi problème. Allez voir à quoi ressemble le monument de l’indépendance. On a des problèmes avec des symboles dans notre pays. Ils ne sont pas valorisés à leur juste valeur. On a encore du chemin à faire », relève avec regret Franck Narcisse Nlend, enseignant dans un établissement de la place. Il y a quelques mois déjà, la présidente du collectif des opérateurs économiques de l’avenue Kennedy, Akoudou Edima Philomène, lançait un cri d’alerte sur l’incapacité des commerçants à tenir face à cette avenue. « Nous sommes dépassés. Bientôt 6 ans que nous sommes dans cette souffrance et on ne nous explique rien. Nous avons rencontré pour une première fois monsieur le Maire. Il nous a dit qu’on allait faire un canal à l’avenue Kennedy. Nous attendons ce canal depuis 5 ans ».

Des emplois sont menacés, l’avenue a perdu son éclat et à la communauté urbaine, on attend. Le projet de réaménagement de l’Avenue Kennedy n’est pas prêt à commencer pour plusieurs contraintes. La plus importante, selon Arnauld Philippe Ndzana, conseiller technique à la communauté urbaine de Yaoundé, reste la libération du site. L’avenue va faire l’objet de beaucoup d’aménagement. Le premier se fera dans le cadre du Projet complémentaire d’assainissement de la ville de Yaoundé (Pcady). Il a pour but de lutter contre les inondations. « La communauté urbaine a écrit pour qu’on puisse annuler les titres fonciers sur le site du projet. La procédure est en cours. Ça bloque le démarrage du projet. La Mairie de Paris compte faire un projet de végétalisation après, en partenariat avec la communauté urbaine. Pour le démarrage des travaux, il faut maîtriser le foncier ; ce qui n’est pas du champ d’action de la communauté qui a déjà écrit au Ministère du cadastre et des affaires foncières », précise Arnauld Philippe Ndzana. Pour Joël Tene, il est important pour le ministère de mener des concertations avec ceux qui occupent le site des différents travaux pour lancer les travaux de réaménagement de l’Avenue Kennedy. « S’il faut attendre les occupants libèrent, les inondations ne vont pas cesser. La capitale à tout à gagner avec une avenue Kennedy moderne où on peut circuler même en saison pluvieuse sans crainte d’être noyé », souligne ce commerçant.
Kennedy, un nom qui résonne
De nombreux Yaoundéens traversent cette artère à double voies tous les jours, mais ne connaissent par Kennedy et l’origine de cette dénomination. 7 personnes sur 10 interrogées sur la question ont une idée furtive de John Kennedy. « Mon frère, on est ici pour nous battre. On connaît seulement que c’est l’avenue Kennedy », nous lance un vendeur de chaussures avec un sourire en coin. Ce dernier a étalé sa marchandise sur le mémorial du 35ᵉ président des États-Unis sans gêne.
En mars 1962, le président Ahmadou Ahidjo effectue une visite historique aux États-Unis. Il est accueilli en grande pompe par le président John Kennedy. Élu président en 1960, il est assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas, au Texas. « C’est une délibération de 1976 à l’époque du Maire André Fouda qui décide de baptiser cette avenue, Avenue Kennedy. La place qui est au bout est baptisée place Kennedy en souvenir de la visite du président Ahmadou Ahidjo aux États-Unis et surtout après son assassinat », souligne le conseiller technique. Les populations attendent impatiemment le démarrage du projet d’aménagement afin de donner une belle image à cette avenue aujourd’hui en décrépitude.





