
Vingt ans après le lancement de l’Opération Épervier, trois de ses figures historiques viennent de sortir de prison après avoir purgé intégralement des peines de vingt ans. Une durée exceptionnelle à l’échelle africaine. Pourtant, les scandales financiers persistent. Le bilan interroge : la chute des individus a-t-elle réellement transformé le système ?
Vingt ans pleins
Emmanuel Gérard Ondo Ndong, ancien directeur général du Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale (FEICOM), Gilles Roger Belinga, ancien directeur général de la Société immobilière du Cameroun (SIC), et Joseph Édou, ancien directeur général du Crédit foncier du Cameroun (CFC), ont exécuté la totalité de leurs condamnations, soit vingt années de détention sans grâce présidentielle ni réduction significative de peine. Cette durée, à elle seule, illustre la rigueur des condamnations prononcées dans le cadre de l’Opération Épervier.
Des peines maximales comme horizon
Depuis 2006, ministres, directeurs généraux, anciens Premiers ministres et hauts responsables publics ont été incarcérés. Les condamnations ont fréquemment atteint des niveaux élevés : vingt ans ferme comme référence, mais aussi vingt-cinq ans, trente ans, voire la perpétuité, parfois assortis de cumuls successifs.
Dans certains dossiers, les montants retenus étaient considérables ; dans d’autres, nettement plus limités. Le cas d’Urbain Olanguena Awono, ancien ministre de la Santé, demeure révélateur : accusé initialement de détournements massifs, il a finalement été condamné pour un préjudice évalué à environ 120 000 euros. À titre de comparaison, au Sénégal, Karim Wade a été condamné pour enrichissement illicite portant sur environ 210 millions d’euros, pour une peine de six ans, suivie d’une grâce présidentielle. L’écart est notable.
Le pouvoir de décider
Ephraïm Inoni, ancien Premier ministre, a été libéré pour raisons de santé, tout comme Yves Michel Fotso, ancien dirigeant de la Camair. Le droit camerounais prévoit la grâce présidentielle et des aménagements pour raisons médicales, mais leur mise en œuvre relève du pouvoir discrétionnaire. L’exécution des peines, comme leur aménagement, dépend in fine d’une décision politique.
Des temporalités judiciaires contrastées
Certaines procédures ont été rapides. Marafa Hamidou Yaya est arrêté en avril 2012 et condamné en septembre de la même année. D’autres affaires ont connu des trajectoires procédurales plus longues. Le procès d’Amadou Vamoulké, ancien directeur général de la CRTV, a été renvoyé à plus de 130 reprises avant une première condamnation à douze ans de prison, suivie en 2024 d’une nouvelle peine de vingt ans prononcée par le Tribunal criminel spécial. Les accusations portent sur plusieurs dizaines de milliards de francs CFA ; sa défense conteste les charges et a introduit des recours.
Dans d’autres dossiers sensibles, les procédures se prolongent : le procès relatif à l’assassinat du journaliste Martinez Zogo s’étire, tandis que les enquêtes liées aux fonds Covid ou aux marchés publics de la CAN avancent progressivement. Ces différences de temporalité alimentent un débat sur l’égalité de traitement devant la justice.
La dissuasion n’a pas suffi
L’Opération Épervier devait constituer un signal fort. Vingt ans plus tard, les affaires liées aux fonds Covid, les controverses autour de la gestion de la CAN et d’autres dossiers récents montrent que les soupçons de détournements n’ont pas disparu. Les montants évoqués dépassent parfois ceux des premiers dossiers Épervier. La sévérité pénale n’a pas, à elle seule, modifié durablement les pratiques.
La question des soins en détention
L’exécution des peines soulève également la question de la prise en charge médicale. Plusieurs personnalités liées aux dossiers Épervier sont décédées alors qu’elles étaient incarcérées : Gervais Mendo Zé, ancien directeur général de la CRTV, en 2021 ; Jérôme Mendouga, ancien ambassadeur aux États-Unis ; André Boto à Ngon, ancien ministre des Finances, condamné à quarante ans de prison et décédé quelques mois après son incarcération.
Dans ces affaires, des proches ont évoqué des retards dans l’accès aux soins. D’autres condamnés purgent aujourd’hui leurs peines dans des structures hospitalières en raison de pathologies graves, notamment Jean-Marie Atangana Mebara et Mohamed Iya. Marafa Hamidou Yaya a déjà effectué quatorze années sur vingt. Il est désormais aveugle et maintenu en détention. Le droit camerounais prévoit des mesures de grâce ou de libération pour raisons de santé, mais leur application ne repose pas sur un mécanisme automatique ni sur des critères publics explicitement encadrés. Leur mise en œuvre variable alimente un débat sur l’égalité de traitement entre détenus.
Vingt ans après
La chute des hommes a été spectaculaire. La réforme des structures, beaucoup moins. Au-delà des institutions, une autre question demeure. Que produit, dans une société, l’accoutumance à la dureté extrême ? Lorsque des peines de vingt ans, des décès en détention ou des maladies irréversibles derrière les barreaux deviennent des épisodes ordinaires de la vie publique, le risque n’est pas seulement judiciaire. Il est collectif.
Une société se transforme aussi par ce qu’elle finit par considérer comme normal.
Vingt ans après, l’Épervier laisse une question ouverte : peut-on moraliser un État sans transformer les règles et les pratiques qui le gouvernent ?





