
La question de la succession de Paul Biya n’est pas seulement une affaire de personnes ; elle est le révélateur d’un système politique arrivé au bout de sa logique. À mesure que l’échéance se rapproche, une évidence s’impose : le pouvoir en place ne cherche pas à se réinventer, mais à se reproduire. Comme une mue silencieuse, l’objectif semble être de changer de visage sans altérer la nature profonde de l’État. Dans cette perspective, la figure sur laquelle se portera le choix sera comme une personnalité rassurante pour les cercles dirigeants : continuité, loyauté, prévisibilité.
Mais l’histoire enseigne que les transitions verrouillées ne se déroulent pas toujours comme prévu. Au Cameroun on en a déjà fait l’expérience, et c’est toujours une fenêtre de turbulences. Derrière cette volonté de continuité se cache une peur diffuse : celle de l’ouverture, de la remise en cause, voire de la reddition des comptes. Le poids du passif, accumulé au fil des décennies, pousse les « caciques » à privilégier un héritier issu du sérail, capable de garantir à la fois leur sécurité et la pérennité des pratiques. Le pouvoir n’est plus envisagé comme un mandat, mais comme une protection.
Pourtant, cette stratégie semble de plus en plus déconnectée des réalités du Cameroun contemporain. Le pays de 2026 n’est plus celui des premières décennies post-indépendance. Avec une population estimée à plus de 35 millions d’habitants, dont une majorité de jeunes connectés au monde, informés et exigeants, le maintien d’un système fondé sur l’exclusion et la captation des ressources apparaît non seulement anachronique, mais potentiellement explosif. Ce qui pouvait fonctionner dans un contexte de faible pression démographique et d’accès limité à l’information ne tient plus face aux aspirations d’une jeunesse qui refuse d’être reléguée à la marge.
Même si on le sait : les » années Biya » ont contribuer à façonner une masse informe d’habitants, habités par une seule hantise : la survie. Une espèce de citoyen-zombie, d’imbécile heureux dont le bonheur culmine en soirée, lorsqu’il a mangé du poisson (congelé) braisé et ingurgité de la bière. Ce type de personnage peut être complexe et versatile, selon les situations… Le véritable enjeu n’est donc pas la « forme » de la succession, ni même le profil du successeur, mais bien la « nature » de l’État camerounais. Tant que celui-ci restera structuré autour de la distribution de prébendes et du maintien d’un ordre public conçu comme une fin en soi, aucune réforme substantielle ne pourra émerger. Le problème est systémique. Et croire qu’un acteur façonné par ce système puisse en être le réformateur relève au mieux de l’illusion, au pire de la stratégie dilatoire.
On le dit, ad nauseam : le Cameroun dispose d’atouts considérables. Mais qu’advient-t-il des ressources naturelles abondantes, de cette diversité culturelle vibrante et de ce potentiel humain que toute l’Afrique nous envie ? Il est ulcérant de constater que ces forces restent entravées par un cadre politique qui bride les initiatives, décourage l’innovation, pire, vampirise le peu de ressources disponibles et pousse une partie de ses talents à l’exil. La diaspora devient alors le symbole d’une énergie nationale qui se déploie ailleurs faute d’espace pour s’exprimer chez elle.
À l’heure du choix, le pays se trouve à la croisée des chemins. Soit il s’engage dans une véritable refondation, en rompant avec les logiques héritées de l’après-indépendance, soit il prolonge un modèle à bout de souffle, au risque d’hypothéquer encore plusieurs décennies de développement. La succession de Paul Biya ne doit pas être une simple transition ; elle doit être une transformation. Faute de quoi, la mue annoncée ne sera qu’un trompe-l’œil, et la vipère, elle, restera intacte.





