SND30 : Les limites de l’import-substitution

Emmanuel Noubissie Ngankam

 

 

Alors que s’ouvre dans quelques jours à Yaoundé la 14ième conférence des Ministres des 166 pays membres de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le Cameroun devrait faire sa propre introspection au sujet de ses choix stratégiques de développement et de son positionnement sur l’échiquier du commerce international.

 

Pour atteindre les objectifs de la Stratégie Nationale de Développement (SND30), trois orientations fondamentales ont été retenues dont la principale est le mix entre Import-Substitution et promotion des exportations en s’appuyant sur les avantages comparatifs de l’économie nationale.

Cette orientation part du constat de la forte extraversion de l’économie camerounaise dont l’une des conséquences est le déficit quasi structurel de la balance commerciale. Dans ce contexte, l’import-substitution est annoncée comme étant le levier essentiel devant permettre la transformation structurelle de l’économie, principal pilier de la SND30.

 

//L’import-substitution est impertinente aux plans conceptuel, historique et opérationnel//

 

Si l’optique de réduction de la forte dépendance aux importations et de revitalisation de la production locale tant dans le secteur primaire que secondaire s’impose comme un impératif, l’import-substitution semble cependant impertinente tant au plan conceptuel, historique, qu’opérationnel, ce qui dilue sa portée stratégique.

Au plan conceptuel, il convient de rappeler que l’Import-Substitution a fait l’objet de nombreux travaux intellectuels dont l’un des précurseurs est Friedrich List qui a développé dès le 19ième siècle le concept de « Protectionnisme éducateur ». Il préconise l’utilisation de barrières douanières par l’État pour protéger les industries naissantes. List a influencé des générations d’économistes dits de gauche. Les travaux les plus connus dans le contexte africain sont ceux de Samir Amin, éminent économiste, théoricien de l’Economie du Développement qui a inspiré pratiquement tous les pays dits du Tiers monde dans les années 60-70. Il est l’un des chantres de l’industrialisation par substitution aux importations (ISI). Ses travaux sur le Développement Inégal (1973) restent une référence en matière réflexion sur le développement économique des pays africains. Pour Samir Amin, le développement n’est pas un processus universel, mais une conséquence du capitalisme mondial, qui crée un développement inégal en opposant des pays riches « centre » et des pays pauvres « périphérie ». Le fameux concept du centre et de la périphérie. Pour que les pays de la périphérie se développent réellement, Samir Amine préconise qu’ils doivent s’extraire de cette domination par un développement autocentré, géré par l’État et axé sur la souveraineté économique et la production locale, plutôt que sur l’intégration au marché mondial.

 

//Les politiques de substitution des importations mises en œuvre dans les années 60-70 se sont soldées par des échecs//

Au plan historique, les politiques de substitution des importations appliquées dans de nombreux pays sous-développées dans les années 60-70, notamment en Amérique Latine et en Afrique, ont connu un échec retentissant. Au Cameroun, le développement autocentré si cher au Président Ahidjo s’inspirait de l’import-substitution et constituait la trame des divers plans quinquennaux de développement.

C’est dans ce contexte qu’est créée la SNI en 1963 dont les missions d’une extrême clairvoyance ont été plus tard dévoyées. Grâce aux ressources tirées du cacao, du café et puis du pétrole, l’import-substitution s’est manifestée dans toute sa plénitude par la création d’entreprises publiques dont SOCAME (Société Camerounaise des Engrais), CERICAM (Céramiques Industrielles du Cameroun), CELLUCAM (Cellulose du Cameroun), CAMSUCO (Cameroon Sugar Company), SIPEC (Société Industrielle de Pêche du Cameroun), SODEBLE (Société de Développement du Blé), SOFIBEL (Société Forestière Industrielle de Belabo), COCAM (Contre-plaqués du Cameroun), CREVETCAM (les Crevettes du Cameroun), STPC (Société de Tanneries et Peausseries du Cameroun) etc. L’Etat à travers l’Office National de Commercialisation des Produits de Base (ONCPB) et la SNI, a financé sans discernement des entreprises dont certaines s’avèreront être de véritables éléphants blancs. Quand survient la crise économique au milieu des années 80, l’import-substitution a déjà montré toutes ses limites, le constat est amer. Selon ce qui est alors la Mission de réhabilitation des entreprises publiques, au cours de l’année fiscale 1986/87, les 147 entreprises publiques non financières (dont la majorité est du portefeuille de la SNI) dégagent un déficit de financement de 151 milliards de F CFA (soit environ 6% du PIB du Cameroun à l’époque) et leur endettement est deux fois et demie le montant de leurs fonds propres. En somme une situation de faillite longtemps masquée par la santé relative des finances publiques et les subventions qui se sont avérées ruineuses pour l’ensemble de la collectivité.

En Amérique latine, c’est la même bérézina. L’exemple du Brésil souvent cité comme une réussite de l’Industrialisation par Substitution aux Importations est singulier. Faut-il le rappeler, le Brésil est le sixième pays le plus vaste du monde (8,6 millions de Km2), plus de 200 millions d’habitants donc un marché, des frontières avec plus de 10 pays en Amérique du Sud etc. Au plan opérationnel, l’import-substitution suppose la mise en application d’un certain nombre de mesures permettant de protéger l’espace économique national et faciliter par des incitations diverses la production et la consommation locales au mépris de la compétitivité des entreprises. Ces mesures peuvent prendre plusieurs formes notamment :

  • Les protections tarifaires à travers l’imposition des droits de douanes prohibitifs qui renchérissaient le prix des produits importés ;
  • Les protections non-tarifaires de tous ordres (contingentement, quotas, normes, autorisations préalables, licences d’importation etc.) ;
  • Les subventions et incitations de l’Etat qui offrirait des facilités financières et des avantages fiscaux à des entreprises afin de leur garantir artificiellement une protection.

 

//L’Import-substitution est un anachronisme au regard des règles de l’OMC//

 

Au regard de l’opérationnalisation de ces pratiques, l’import-substitution est un véritable anachronisme. Depuis les accords de Marrakech de 1994 qui consacrent l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le crédo est l’ouverture tous azimut des frontières et le bannissement de toutes entraves au commerce. Les accords de l’OMC auxquels le Cameroun est partie, proscrivent toutes les mesures tarifaires et non-tarifaires pouvant entraver la libre circulation des biens et services. La libéralisation du commerce qui est le principe de base de l’OMC engage les membres à supprimer les barrières commerciales, comme les droits de douane, les quotas et les subventions à l’exportation, l’objectif étant de rendre le commerce plus libre, tout en évitant les effets secondaires indésirables, pour contribuer au développement économique. Dans un tel contexte, une application stricte des règles de l’OMC rendrait les principes de base de l’import-substitution désuets.

Plus concrètement, un des points de friction voire de controverse de l’import-substitution est la signature en 2014 de l’Accord de Partenariat Economique (APE) entre le Cameroun et l’Union Européenne, accord entré en vigueur en 2016. Cet accord permet au Cameroun d’exporter sans droits de douane ni quotas vers l’UE. En retour, à l’échéance de 2029, le Cameroun devrait progressivement démanteler et éliminer les droits de douane sur plus de 80% des produits importés de l’Union Européenne. Ce démantèlement tarifaire consacre une ouverture totale de l’espace économique camerounais, une béance pour les produits manufacturés d’origine européenne au détriment de la l’industrie locale peu compétitive.

 

//l’APE entre le Cameroun et l’Union Européenne s’apparente à de l’aide à la recolonisation//

Au-delà de l’incompatibilité entre l’import-substitution et les APE et au regard de la structure de ses exportations constituée essentiellement de matières premières, notamment les hydrocarbures (pétrole brut et gaz naturel), le cacao en fèves et ses produits dérivés, le bois (scié et placage), ainsi que la banane fraîche, une autre question de fond est la capacité du Cameroun à tirer avantage de l’ouverture des frontières d’un marché de près de 450 millions de consommateurs de l’Union Européenne dans le cadre d’un accord inégalitaire qui fait dire de l’APE qu’il confine à de l’aide à la recolonisation pour paraphraser Tibor Mende (1972).

Bien plus, l’environnement international est davantage marqué par une guerre économique sans précédent et la reconfiguration des échanges internationaux qui consacrent plus que jamais le compétitivité, gage de la montée en gamme industrielle. Trois événements majeurs qui pourraient davantage marginaliser les pays africains et singulièrement le Cameroun illustrent cette tendance.

Le premier est la dérive hégémonique de l’administration américaine qui, de manière unilatérale et en violation des règles de l’OMC, impose des droits de douane prohibitifs à tous ses partenaires afin de rééquilibrer sa balance commerciale structurellement déficitaire. Le second événement est l’accord de libre-échange entre l’Union Européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, et le Venezuela) signé le 17 janvier 2026 et qui vise à créer un marché de plus 780 millions de consommateurs avec la suppression de 90% des droits de douane. Cet accord pourrait davantage marginaliser les pays africains et le Cameroun en particulier dont le retard de compétitivité par rapport aux pays d’Amérique Latine les marginaliserait sur le marché européen.

Le troisième évènement est l’accord de libre-échange qualifié d’historique entre l’Europe et l’Inde signé le 27 janvier 2026 créant un marché de près de 2 milliards de consommateurs, le plus grand du monde. Ce pacte majeur vise à réduire ou supprimer les droits de douane sur plus de 95 % des marchandises, notamment pour les secteurs automobile, chimique et agroalimentaire, tout en libéralisant les services et en renforçant l’autonomie stratégique face à la Chine et les Etats Unis. A ces événements, il faudrait ajouter la domination et la compétitivité de la Chine dont la balance commerciale en 2025 a enregistré un excédent historique, dépassant pour la première fois la barre des 1 000 milliards de dollars pour atteindre environ 1 200 milliards de dollars, dopé par la croissance vertigineuse de ses exportations malgré les tensions commerciales et géopolitiques.

Dans un tel contexte, l’enjeu majeur pour le Cameroun n’est pas de s’enfermer de manière obstinée dans un marché intérieur étroit caractérisé par une faible productivité des unités industrielles de petite taille. Dès lors, l’import-substitution est une impasse voire un simple slogan auquel devrait se substituer (sans jeu de mot) la quête inlassable de la compétitivité et de la promotion des exportations. L’illustration parfaite des limites de l’import-substitution est le bilan extrêmement mitigé (pour ne pas en dire plus) du Plan Intégré d’Import-Substitution Agro-pastoral et Halieutique (PIISAH), programme triennal 2024-2026 d’un coût initial estimé à près de 1371 milliards de F CFA visant à réduire le déficit de la balance commerciale en substituant les denrées importées par une production locale accrue de bétail, de lait, de riz, de maïs, de blé, de mil, de sorgho, de soja, de poisson et d’huile de palme.

 

//Une nouvelle orientation stratégique : Renforcement de la compétitivité et promotion des exportations//

 

S’agissant particulièrement de la substitution au blé importé par des farines panifiables à base de manioc, banane plantain et patate douce, les conclusions d’une excellente étude[1] menée par Eric Joël Fofiri Nzossié de l’Université de Ngaoundéré et Ludovic Temple du CIRAD (Centre de Coopération Internationale en Recherche Agricole pour le Développement (Montpelier), sont sans appel : « La production du manioc, de la banane plantain et de la patate douce dégage encore peu d’excédents pour répondre aux besoins de production de farines locales panifiables. De fait, une politique d’import-substitution, même partielle, impose d’interroger la capacité de l’agriculture à approvisionner simultanément le marché du frais (intérieur et transfrontalier en Afrique centrale) et le marché d’une industrie à la recherche d’économies d’échelles, et donc de massification des approvisionnements en matières premières à bas coût. Une polarisation sur un objectif strict de substitution à la farine importée apparaît en soi trop réductrice par rapport aux réalités structurelles de transformation du modèle alimentaire et aux opportunités de développement que structure sa diversité ».

La pertinence, l’efficacité et l’impact de l’import-substitution étant extrêmement limités, l’étroitesse du marché intérieur et les contingences internationales commandent pour le Cameroun une nouvelle orientation stratégique qu’est le renforcement de la compétitivité et la promotion des exportations.

 

Emmanuel Noubissie Ngankam

 

Analyste Economique
Ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale
enoubissie7897@gmail.com

 

[1] Revue Cahiers Agricultures (2023)

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