ALERTES INFOS

Crise anglophone : Dans la Lekié, les déplacés se réfugient dans l’agriculture

OKKKG

 Suite à la crise sécuritaire dans les deux régions, de nombreuses personnes ont convergé vers ce département de la région du Centre pour trouver un refuge et s’adonnent aux activités agricoles pour survivre.

 

Le premier chant du coq résonne. Il est  5h30 minutes.  Elvis Kientem, 28 ans, quitte son lit. Il prépare ses outils de travail. Il lime ses machettes et sa lance. Pas le temps de prendre le petit déjeuner. Il enfile ses vêtements, ses bottes et se dirigent vers le champ. Aujourd’hui, samedi 04 octobre 2025, est jour de cueillette. Les 2 kilomètres de route qui séparent la maison de la plantation, il les arpente avec son collègue Raymond Limniet. Une fois sur les lieux, comme à l’accoutumée, ils font le tour du propriétaire pour déceler des irrégularités. La cueillette peut enfin commencer. Les cabosses sont entassées, puis suit le décabossage et le transport des fèves vers le village. Kientem et Limniet s’adonnent à cette activité depuis deux ans déjà dans un village nommé Nkolngok, situé dans le département de la Lekié, arrondissement de Sa’a. En effet, ces deux jeunes se retrouvent dans cette localité à cause de la crise sécuritaire qui sévit dans leurs régions d’origine, que sont le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Employés par un habitant de ce village, ils pratiquent l’agriculture pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Tout comme eux, de nombreuses autres personnes issues de ces régions se retrouvent dans cette situation.

Agriculture comme activité de subsistance

« Nous sommes arrivés ici par le biais d’un de nos grands frères qui est à la traversée depuis de nombreuses années. L’instabilité sécuritaire dans la région m’a fait quitter le village. Quand nous sommes arrivés, il nous a mis en contact avec notre patron qui était à la recherche d’ouvriers pour l’aider dans ses plantations. Nous avons trouvé un accord et c’est ainsi que nous nous sommes installés », raconte Elvis, le regard plein d’inquiétude. Et de poursuivre : « Ce n’est pas facile, mais avec le temps, nous nous accommodons ». Natif du village Nyang, région du Nord-Ouest, département du Donga-Mantung, Kientem a dû interrompre ses études pour se protéger. Il conte : « Je suis là pour me refaire une vie. J’ai marché et c’est ici que je me suis retrouvé ». Plus loin encore, dans le village Ndokao, dans la Haute-Sanaga, l’on retrouve aussi une grande communauté de déplacés internes anglophones. Ils ont pour la plupart l’agriculture comme activité de subsistance. « Cela fait déjà cinq ans que je suis arrivée dans ce village. Les premiers jours n’étaient pas faciles. Mais je me suis adaptée. Je fais des champs de maïs et de légumes que je vends à la récolte et c’est ainsi que je me débrouille pour subvenir à mes besoins », confie Wirsungnin Repentance.

Sur notre chemin, nous avons rencontré Nlyniqshya Vitala Kongnyny, déplacé interne qui a toute une histoire particulière. En buvant son verre de Mantago (vin de palme), il nous raconte sa triste expérience. «  Je fais partie des premières victimes de cette crise. J’ai été enlevé 4 fois et une rançon d’environ 250 000 FCFA a été demandée à ma famille. C’était très difficile pour moi. J’ai dû quitter le village et abandonner ma femme avec mes 6 enfants ». La peine sur son visage est indescriptible. Il trouve tout de même le courage de continuer : « Je suis venu sans rien, mais aujourd’hui j’ai pu me trouver quelque chose. J’ai rénové cet endroit dans lequel je vis et je me concentre sur mon activité de production agricole de maïs. Malgré la perte de mon épouse, je me sens bien ici ».

La location des terres est chère

Malgré le prix de location des terres qui est élevé, le sens de l’hospitalité dans ces zones est une priorité pour les populations locales ainsi que l’accueil de ces personnes, qui est d’ailleurs organisé par les chefs traditionnels de ces localités. C’est le cas du village Ndokoa, où l’un des notables est un anglophone. Il y vit depuis plus de deux décennies. Originaire du Nord-Ouest, Sumenang Bungoh Hideau s’explique : « Je suis arrivé ici, il y a de cela 28 ans. J’ai été accueilli par les populations de ce village. À mon tour, je me charge d’accueillir toutes ces personnes déplacées anglophones qui se retrouvent dans le village et de les accompagner ». Et d’ajouter : « Certains d’entre eux viennent ici parce qu’ils ont déjà un membre de la famille qui va les héberger. C’est ainsi que nous fonctionnons ici. Nous sommes dans une zone agricole et on a parfois besoin de main-d’œuvre. Nous avons des activités temporaires ou à long terme. De cette façon, ces déplacés s’intègrent facilement dans la société ». Au niveau des communes, tout est mis en place pour faciliter leur intégration dans la communauté. « Nous les accueillons à bras ouverts avec le concours du chef de la communauté anglophone. Nous sommes en paix avec eux et ont les mêmes droits que les personnes qui vivent au sein de notre circonscription administrative », relève le chef service affaires générales de la mairie d’Obala, Armand Mvondo.

Bien qu’installées dans différentes localités et ayant retrouvé un train de vie paisible, ces populations font face à de nombreuses difficultés qui pour eux sont tout à fait naturelles. « Nous sommes à l’aise ici, mais il faut noter que les choses sont tout à fait différentes que lorsqu’on est chez soi. Ici, par exemple, nous louons des terres pour nos cultures et cela est très difficile pour nous. Pourtant, dans mon village natal, la terre est gratuite. Il faut parcourir des kilomètres pour aller travailler », confie Wirsungnin, le visage plein d’émotions. Avec un regard embarrassé, elle relève aussi des petits problèmes avec les populations locales.

Tout comme cette dame, ces déplacés internes soulignent le problème d’accès aux terres. « Ici, par exemple, nous travaillons sur les parcelles de notre patron, mais nous ne pouvons pas acheter pour le moment. Si nous voulons un espace plus grand, nous devons aller louer et cela est coûteux pour nous », confie Kientem.

Un meilleur avenir pour nos familles

Pour Limniet, le plus important, c’est d’être payé à la fin de chaque tâche accomplie et éviter de se faire attirer des ennuis. En ce qui concerne l’appropriation d’un terrain, Bungoh Hideau souligne : « Je suis un notable représentant la communauté anglophone au palais. Nous avons un système bien organisé. Si vous avez besoin d’acheter ou construire, vous vous rapprochez d’un des notables avec votre demande qui est transmise au palais ». Il poursuit : « Vous serez donc convoqué pour savoir qui vous êtes, quelles sont vos origines et ce que vous faites. Ensuite, nous siégeons en commission pour étudier la demande. Mais le plus souvent, nous répondons favorablement. La preuve en est que vous pouvez retrouver des maisons construites ici par des déplacés internes anglophones ». À la mairie d’Obala, toute personne déplacée qui désire construire, doit se rendre avec le titre foncier du terrain ou l’autorisation d’achat auprès de la commune pour se faire un permis de bâtir et jouir de ses droits de propriétaire terrain, nous a-t-on informés.

La langue, un frein à l’épanouissement

La langue est également une difficulté que rencontrent les populations. Wirsungnin explique qu’ils n’arrivent pas à communiquer avec les populations locales, car certaines ne comprennent ni le français ni l’anglais. Affectés par la crise anglophone, ces déplacés internes ont pu se reconvertir dans la région du Centre, département de la Lekié, en exerçant comme principale activité l’agriculture, notamment le cacao et le maïs. Ils nourrissent en eux des projets et ont une vision pour eux et leurs familles. « Si l’opportunité se présentait à moi de retourner, je préférerais rentrer, mais avec toutes ces années d’absence, je ne sais pas si en rentrant, j’aurais le même train de vie qu’avant ou bien une vie qui va dépasser ce que je vis ici. Si j’avais les capacités d’investir, je le ferais ici parce que les enfants grandissent », confie Nlyniqshya. Et de rajouter : « Penser au fait que ma femme est déjà décédée, je ne voudrais pas que mes enfants soient abandonnés s’il arrivait que je meure aujourd’hui. Je dois travailler pour mettre mes enfants à l’abri ». Le sentiment est le même pour Kientem qui a vu ses études être interrompues à cause de cette crise et ne souhaite pas que le cas se répète avec sa famille. « Je souhaite avoir ma propre parcelle de terrain où je ferai mes plantations, même si je continue de travailler pour mon patron. Cela va me permettre d’être plus autonome, de mieux m’organiser et de fonder une famille. J’ambitionne également de reprendre le chemin de l’école. Je me suis retrouvé dans cette activité par défaut », révèle-t-il. Une émotion partagée par toutes ces personnes pour qui le chagrin est visible sur leur visage. Au regard de tout ceci, ces populations trouvent leur compte bien qu’il reste encore beaucoup à faire.

 

Ce travail a été réalisé grâce à une subvention accordée par l’Association camerounaise des journalistes anglophones (CAMASEJ) dans le cadre d’un projet financé par l’Open Society Foundations.

Marie Laure Mbena


Commenter

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs requis sont indiqués *


A Propos

Le jour est un quotidien d’informations générales fondé en 2007.
« Faire voir, faire savoir, faire parler, faire comprendre » est le leitmotiv de ce journal qui insiste sur une information vérifiée, sourcée et documentée. Une large place est donnée à l’information économique et sportive. Un soin particulier est accordé aux portraits et le but final est d’apporter sa « patte » à l’écriture de « l’odyssée camerounaise ».

NOUS CONTACTER

NOUS APPELER



Newsletter

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez des infos exclusives.



    Catégories